Anatomie d’un succès

Visuel Anatomie d’un succès

Les cinq nominations d’Anatomie d’une chute aux Oscars sont la consécration d’un parcours absolument maîtrisé aux Etats-Unis. Comment expliquer à la fois ce succès et ces nominations ? François Truffart, producteur exécutif et directeur artistique du TAFFF, The American French Film Festival, à Los Angeles, nous livre quelques éléments de réponse.

« Dès sa consécration à Cannes, le film a suscité un vif intérêt de la part de la critique américaine. Depuis, il a rencontré un succès non seulement aux Etats-Unis et en France mais dans tous les pays où il est actuellement distribué. Cela apporte déjà un élément de réponse : la dimension universelle du sujet, en plus de ses qualités artistiques, soulignées de façon spectaculaire par les nominations aux Oscars, qu’il s’agisse de sa mise en scène, de l’interprétation – et notamment celle de son personnage principal, Sandra Hüller – que de son écriture. Le Golden Globe du meilleur scénario et la nomination pour l’Oscar du meilleur scénario original face à des films comme Oppenheimer, Pauvres Creatures, Barbie, Winterbreak ou encore Killers of the Flower Moon… en témoignent.  Le public et la critique américaine encensent, depuis sa sortie, un film qui innove et se distingue par sa capacité à embrasser et renouveler plusieurs genres à la fois (drame psychologique, familial, thriller, film de procès), à être complexe dans l’analyse des sentiments et en même temps fluide et haletant de par son récit et ses dialogues, à aborder autant de questions que celles du mariage, des relations hommes/femmes, parents/enfants, de la création comme un exemple possible la rivalité au sein d’un couple, de la vérité judicaire confrontée à la vérité littéraire, en évitant à chaque fois tout manichéisme et en nous laissant notamment le choix d’interpréter la résolution du film en fonction de notre sensibilité et de notre propre expérience. Le principe de l’identification du spectateur aux différents personnages joue pleinement ici et c’est en cela que le film est universel et constitue une expérience cinématographique très originale par rapport à d’autres films avec lesquels il est aujourd’hui en compétition à Hollywood.

Mais ces qualités ne suffisent pas pour rencontrer un public aux Etats-Unis et obtenir de telles nominations dans des catégories majeures. Le film a bénéficié d’une stratégie d’exposition exceptionnelle habituellement réservée à des films américains. Convaincu depuis Cannes de son potentiel, notamment pour de possibles nominations aux Oscars, son distributeur Neon a choisi – fait rarissime pour un film en partie sous-titré – de le sortir dans une configuration importante de salles et notamment dans des réseaux multiplexe à travers tout le pays. Cette sortie fut accompagnée d’une campagne promotionnelle intense à laquelle Justine Triet a bien sûr participé, avec des projections spéciales pour tous les professionnels et la presse à New York et à Los Angeles. La sortie en streaming a suivi juste avant les fêtes. L’idée était de faire exister le film au maximum en le rendant extrêmement visible, populaire et donc incontournable pour tous les votants pendant la saison des prix.  Le résultat du Box-Office prouve qu’au-delà de la prise de risque, Neon, un distributeur aguerri à la sortie et à la promotion de films étrangers consacrés aux Oscars (ce fut notamment le distributeur de Parasite), a eu raison de croire en son film. » 

Justine Triet, une longue histoire avec The American French Film Festival

« La sélection d’Anatomie d’une chute à l’édition annulée du festival 2023 faisait partie de la campagne promotionnelle de Neon, le distributeur visant une partie importante de notre audience, composée de membres de l’Académie des Oscars, des Golden Globes et de différentes organisations professionnelles votant pour leurs propres Awards (DGA, WGA, Los Angeles Film Critics Association). Mais il ne s’agissait pas d’une première sélection pour Justine Triet et son co-auteur Arthur Harari au festival. Les Golden Globes les ont confirmés comme les fers de lance d’une nouvelle génération de réalisateurs et scénaristes Français, mais ils ont bénéficié de leur première exposition à Hollywood grâce au festival, dont une des missions est de faire découvrir aux membres de l’industrie américaine les nouveaux talents français. C’est ainsi que nous avons programmé en 2014, le premier film de Triet, La Bataille de Solferino, et, en 2021, Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, le premier film d’Harari, a fait sa Première américaine en clôture du festival. C’est très satisfaisant, à travers une sélection, de parier sur des nouveaux talents et d’assister à leur reconnaissance par leurs pairs américains quelques années plus tard. »

Parmi les films qui sont dans la course aux Oscars, comment expliquer le succès des films français ? (ex : The Artist, Les Misérables, La Môme, etc.)

« Chaque cas est particulier avec cependant des similitudes. Il y a d’abord la capacité pour un distributeur américain de mener financièrement et stratégiquement une campagne pour obtenir une ou plusieurs nominations comme celle réalisée avec succès par Neon pour Anatomie d’une chute. La Môme, qui avait ouvert le festival en 2006, a bénéficié d’une campagne exceptionnelle, réalisée par un spécialiste, Bob Berney de Picturehouse, autour de Marion Cotillard, campagne qui a conduit à deux Oscars (meilleure actrice, meilleur maquillage). Même scénario pour The Artist en 2012, avec ses dix nominations et cinq Oscars. En plus des qualités artistiques du film, Le coup de génie du distributeur Harvey Weinstein fut de profiter du fait que le film soit muet et se déroule à Hollywood pour le faire passer pour un film américain. Il faut ajouter Amour de Michael Haneke qui avait bouleversé les votants et obtenu grâce au savoir-faire promotionnel de Michael Barker et Tom Bernard chez Sony Pictures Classics, cinq nominations. Plus récemment, on peut citer Les Misérables, de Ladj Li, mis en orbite lors de l’ouverture du festival 2019, et nominé aux Oscars grâce à Amazon Studios, et celui de Florent Zeller The Father en 2022, une coproduction franco-anglaise distribuée par Sony Pictures Classics et elle aussi multi nominée et récompensée. Ces succès s’expliquent par une autre similitude : celle d’être, chacun à leur façon, des films à la fois exigeants d’un point de vue artistique tout en s’adressant à un large public. Tous les films et séries récompensés à The American French Film Festival depuis vingt ans en sont d’ailleurs la preuve. C’est probablement la clef qui explique, au fond, les raisons de cette déclaration d’amour des membres de l’Académie au film de Justine Triet : une œuvre qui réconcilie à sa façon film d’auteur et film destiné au plus grand nombre. A cela, Il faut ajouter le changement semble-t-il profond des choix des votants qui n’hésitent plus à multi-nominer un film non-américain, voire deux cette année, avec La Zone d’intérêt. Le renouvellement des membres de l’Académie, plus jeune, plus diversifiée, plus internationale aussi, n’y est sans doute pas pour rien. »

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